[CONNECT BTS] « Fly with Aerocene Pacha », troublante poésie aérienne au pays de l’or blanc

Home / Actualités / [CONNECT BTS] « Fly with Aerocene Pacha », troublante poésie aérienne au pays de l’or blanc

L’exposition CONNECT, BTS qui a lieu au Centro Cultural Kirchner (CCK) de Buenos Aires présente le projet « Aerocene Pacha ». Un projet inédit, entre science et art, s’inscrivant dans une démarche artistique et écologique nommée « Aerocene », en constante évolution. C’est dans les larges étendues miroitantes des Salinas Grandes, au nord de son pays natal, l’Argentine, que Tomas Saraceno pose les bases de notre nouvelle ère. Un événement historique pour le berceau de « l’or blanc » à l’actualité douloureuse sur les questions environnementales. Percutant.

À l’image de ses habiles tisseuses aux pattes velues dont son atelier berlinois regorge, Tomás Saraceno tisse sa toile, notre toile ; un avenir limpide, en harmonie avec les forces naturelles ; une toile vierge de toute énergie fossile, une nouvelle page, une nouvelle ère : l’Aerocene, remplaçant l’Anthropocène. L’humain n’est plus le centre de notre histoire, l’atmosphère reprend ses droits. 

De San Antonio de los Cobres à Purmamarca, depuis la route national 52, en direction du nord-ouest argentin, la foule s’est déplacée, tantôt curieuse, tantôt rêveuse, sur le chemin rocailleux, dans les tourbillons ocres de la serpentine Cuesta de Lipán jusqu’aux altitudes vertigineuses du point culminant, la Abra de Potrerillos, à quelques 4.170 mètres d’altitude.

En contre-bas, à 3350 mètres, les blancheurs fantomatiques des Salinas Grandes semblent nous aspirer, enchâssées dans les entrailles rougeoyantes des courbes envoûtantes de la Puna jujeña

Cuesta de Lipan Salinas grandes

Souvenirs : aux aurores d'un voyage historique...

Les derniers kilomètres étaient parcourus à l’aide d’engins sans carburant : sur des bicyclettes ou à pied, tous les spectateurs sans exceptions ont rejoint le désert de sel dans le respect de la « pachamama », et du projet Aerocene. Les yeux brillants d’espoir, l’humeur exaltée, l’événement est un formidable moment de partage entre les communautés locales et les populations citadines, de tous horizons, le lancement étant retransmis en direct sur YouTube.

Le 28 janvier, le coup d’envoi  pour Aerocene Pacha était tiré, devant les populations de la région, venu commémorer ce moment historique, mais aussi plusieurs petits groupes d’ARMYs du nord-ouest argentin.   

Comme à l’aube d’un grand voyage, alors que l’on s’affaire aux derniers préparatifs au petit matin, l’air semble chargé de tension, en proie à ce troublant émois des départs qui nous chatouille le ventre. Cette sensation grisante d’un avenir changeant, inconnu. Le début d’une nouvelle ère naissant sous les chants traditionnels saisissants des indigènes, sacrés, en honneur à la pachamama. Un chant du coeur, un cri d’espoir, troublant face aux beautés célestes du désert de sel, aussi limpides que les quelques larmes qui n’ont manqué de perler les joues des plus sensibles. Le rituel se mêlait aux musiques et danses de BTS, à l’initiative des quelques fans présents. Un étrange mélange, mais étonnamment harmonieux, qui a réuni plus de 30K de vues sur l’instant, en plus des personnes présentes sur place. 

À gauche, une multitude de panneaux contre le lithium. À droite, l’artiste, Tomás Saraceno, avec un groupe d’ARMYs argentines, présentes pour l’envol de l’Aerocene Pacha. 

 « Non au lithium ». L’inscription parsème les innombrables bannières, brandies résolument par les habitants, impassibles sous l’oeil morne des caméras, tout comme la toile noire du ballon de Saraceno.

L’envol du ballon Aerocene Pacha, doucement surnommé « K-hope », était un record historique, et une avancée écologique symbolique, mais aussi un cri de résistance pour les populations des provinces de Jujuy et Salta, engagées dans une guerre du lithium silencieuse, avec pour porte-voix le travail de Tomás Saraceno, et le soutien du groupe sud-coréen BTS, mécène d’une exposition d’envergure mondiale. CONNECT, BTS. 

Ces derniers souhaitaient une oeuvre pour l’Argentine, porteuse d’un message de « communication ». Plus qu’une simple communication avec les fans, c’est une communion avec la Terre, dans de bouleversantes retrouvailles. Lee Daehyun, commissaire d’exposition avait exprimé son émotion quant à la merveilleuse capacité de BTS de communiquer avec le monde, là où nous avons perdu notre capacité de communiquer avec nos proches. Et peut-être même avec notre Terre, notre Mère, notre « pacha mama ». Une belle rencontre, qu’est celle des arts de Tomás Saraceno, et BTS. (L’interview des artistes ici

«  C'est un petit pas dans l’air, mais un gigantesque bond [en avant] pour la planète et son climat »

Tomás Saraceno, artiste (Aerocene Pacha)

Aerocene Pacha, un ballon d'espoir

CONNECT, BTS. Lancement de l’Aerocene Pacha

L'art et la science, un mélange historique

Le 28 janvier 2020, Aerocene Pacha, la sculpture construite par Tomás Saraceno et son équipe, a marqué l’Histoire.  L’Aerocene Pacha, dans le cadre du CONNECT, BTS, c’est le premier vol humain libre sans aucune énergie néfaste, avec pour seules forces les rayons solaires, les miroirs naturels de notre Terre, réceptacle de chaleur, l’air… et une pincée de génie humain. Un vol entièrement naturel utilisant les énergies terrestres les plus simples et positives. Aussi pur qu’un vol d’oiseau, aussi délicat qu’un pétale flottant dans l’air. Aurait-on pu imaginer un jour, pouvoir voler à la seule force de l’air que nous respirons ? Un rêve, aussi miroitant que son cadre paradisiaque, qui s’est réalisé, « presque de forme magique » murmurait l’artiste.

L’humain peut voler, la Terre, l’Univers nous le permet, mais en regardant en haut, dans sa mer céleste, plutôt qu’en fourrageant sans pudeur ses entrailles intimes. Pas de lithium, pas d’énergie fossile, ni de panneau solaire ou d’helium. Notre univers dans son plus simple appareil. S’en remettre aux forces naturelles, écouter, s’harmoniser. Vivre au rythme de notre planète. 

Les Salinas Grandes, Argentine.

La formule n’est pas sorcière. Une question de température : une toile noire, fine, pour le ballon, afin de préserver la chaleur, et l’attirer plus facilement. L’air chaud, présent à l’intérieur du ballon grâce au tissu noir – ce dernier était gonflé à l’aide d’une pompe – est étiré dans toute la surface du globe, et est, de fait, plus léger que l’air froid extérieur, permettant ainsi l’élévation de la sculpture. Tout simplement. Reste à l’adapter au poids humain. 

Pour réaliser pareille prouesse, Tomás Saraceno, artiste diplômé d’architecture, et scientifique confirmé, étudie le sujet depuis une vingtaine d’années. L’univers, les beautés architecturales de la Nature, particulièrement les toiles d’araignées et ce qu’il appelle « toile cosmique », le passionne depuis son enfance : le Palais de Tokyo, à Paris, a accueilli dans sa dernière carte blanche son exposition On Air, emprunte d’une poésie…arachnéenne. Quelques années plus tôt, l’artiste avait déjà réalisé quelques essais de vol humain en se mettant en scène directement, mais la tentative s’était soldée dramatiquement par une chute de 20 mètres et de nombreuses fractures dorsales. 

Le globe a un volume total de 3370 m3. Le soleil suffit à lui-même pour réchauffer l’air. Le processus est optimisé grâce à la toile noire, cumulé au paysage du désert de sel argentin, naturellement propice à ce genre d’exercice, grâce aux forts reflets du soleil sur sa surface blanche. Aux Salinas Grandes, on se croirait presque les pieds dans les nuages… L’efficacité des rayons solaires est donc doublée, le ballon étant réchauffé entre la Terre et l’astre solaire. Le tout sans utilisation de propane, particulièrement lourd.

La méthode solaire de Saraceno, bien plus légère, permet de voler bien plus longtemps, de façon presque illimitée : la source, le soleil, est intarissable, contrairement aux énergies fossiles introduites en quantité réduite. Théoriquement, la montgolfière solaire pourrait ainsi voler jusqu’au coucher du soleil, pour une durée variant de 8 à 15 heures, selon les spécificités de la région et de la saison. Tout du moins dans sa version diurne, parée de toile noire. 

 

Inscrivant 6 nouveaux records mondiaux historiques auprès de la Fédération Aéronautique International, aux normes particulièrement strictes, le vol de l’Aerocene Pacha n’a duré que 1 heure et 21 minutes, parcourant une distance de 1.7 kilomètres à une altitude de 272.1 mètres. Cependant, l’équipe du projet Aerocene travaille déjà sur l’amélioration de la sculpture, avec notamment la mise au point d’un ballon solaire pouvant voler de jour et de nuit avec une enveloppe transparente. Aerocene Pacha bat les records d’altitude, de distance et de durée concernant les vols solaires, dans les catégories féminines et générales. 

Aerocene, quel futur ?

 «  L’Aerocene véhicule un message de simplicité, créativité et coopération dans un monde aux relations géopolitiques tumultueuses, en nous rappelant notre relation en symbiose avec la Terre et toutes ses espèces [vivantes] » 

Tomás Saraceno, artiste

Aerocene Pacha, c’est un petit bout, un fil de la gigantesque toile qu’est le projet « Aerocene » dans sa globalité, et de la fondation du même nom. L’Aerocene s’harmonise avec la nature. La durée de vol, la vitesse est l’altitude dépendent entièrement de la planète, de ses courants météorologiques sans cesse changeants, de ses flux et afflux, de ces vents capricieux, mais qui, secrètement, ne demandent qu’à être entendus. 

Aerocene Tomas Saraceno

La Mar Chiquita, Argentine (octobre 2019)

La fondation Aerocene, créée par Tomás Saraceno, rassemble des experts de tous les domaines, allant de l’anthropologie à l’ingénierie, en passant par l’art, et même l’arachnologie, les araignées ayant une place importante dans le travail de l’artiste argentin. Tout ce petit monde est rassemblé dans son studio berlinois, autour d’un but commun. Travailler de manière respectueuse. Proposer une ère sans frontière, libre de combustibles fossiles. Ainsi, l’association réalise de nombreuses sculptures aérosolaires flottant uniquement grâce aux rayons solaires, pour sensibiliser les mentalités et construire une nouvelle ère écologique. Responsabiliser chaque personne, prendre conscience du poids de chacun. Le Museo Aero Solar en était une de ces manifestations : un musée de plastique recyclé, fait aux mains de chaque visiteur à travers le monde, et s’élevant gracieusement dans les airs, encore et toujours, à la seule force du soleil. 

Au-delà du « Aller toujours plus vite, toujours plus loin », l’Areocene est un moment de calme, de patience pour vivre et voyager au rythme de la terre et de ses courants aériens. Ne faire qu’un, se fondre dans son océan aérien, écouter et se plier aux fantaisies venteuses…avec un petit coup de pouce technologique ! 

Aerocene App

L’application Aerocene a été développée par l’équipe de Tomás Saraceno en collaboration avec le MIT. L’application est facilement téléchargeable sur Android et iOS (ci-dessous).

Aerocene App

Aerocene App, qu’est-ce que c’est exactement ? L’artiste et son équipe vous propose de prédire des vols en tout genre dans le cadre de cette hypothétique ère Aerocene. Il est déjà possible de choisir son ballon : en toile noire, ou transparente. Voyage uniquement diurne, ou diurne et nocturne

L’application est agréable à utiliser, les prédictions en temps réel, suivant les courants aériens, sont si intrigantes que l’on s’amuse à tester différents itinéraires à travers le monde, à observer les tours et détours, s’imaginant presque parcourir le monde en montgolfière solaire. Au rythme du trajet qui se dessine progressivement, des images et des idées futuristes farfelues nous viennent en tête, et c’est somme toute savoureux ! 

L’application propose également de découvrir les divers « vols réels » ayant déjà eu lieu, dont le vol de Aerocene Pacha, ainsi que ses acteurs principaux, accompagnés d’une courte description. C’est une manière également, de suivre au quotidien les évolutions du projet.

Aerocene Pacha, une oeuvre engagée

Aerocene Pacha, c’est également un don pour ces communautés locales dont la voix est restée ignorée : avec la mention « Pacha » qui qualifie cette expérience précise, dans le cadre de la région de Jujuy, destinée à marquer l’histoire de la Terre. Un projet scientifique, écologique et social.

Quelles sont les implications exactes de ces écriteaux parsemant les plaines salées du désert argentin ? De cette inscription gravée en lettres capitales blanches sur la toile noire du ballon solaire de Tomás Saraceno ? Pourquoi affubler le projet du terme andin « Pacha » ? 

« Agua y vida valen más que el litio. No a la contaminación » pouvait-on lire, en espagnol, sur sa surface sombre : 

« L’eau et la vie ont plus de valeur que le lithium. Non à la contamination ». 

La fièvre de l'or blanc, une illusion verdâtre

Le lithium ?

La Bolivie, le Chili et l’Argentine représentent à eux seuls 75 % des réserves mondiales de lithium formant le « triangle du lithium» au coeur de la cordillère des Andes. Le nouvel Eldorado des sociétés étrangères. Surnommé « or blanc », le précieux métal ultra-léger est source de l’un des conflits environnementaux et sociaux majeur de la région depuis de nombreuses années, dans une des régions les plus reculées de l’Argentine. 

Couvant depuis les années 90, c’est en 2009, que les tensions se resserrent, entrainant la création en 2010 d’une assemblée réunissant les 33 communautés autochtones vivant sur les territoires menacés des Salinas Grandes et de la Lagune de Guayatayoc, dans les régions de Jujuy et Salta. L’objectif ? Tenter de faire valoir leurs droits territoriaux. Barrages routiers, manifestations et tentatives avortées de négociation avec le gouvernement argentin se sont succédé, sans amélioration notable, engonçant au fil des années les populations dans un amer ressentiment. 

 Plébiscité pour sa légèreté, le lithium, essentiel pour la création des « batteries vertes », permettrait notre transition écologique telle que les multinationales l’ont décidé. Destiné à alimenter nos avions, voitures électriques, smartphones, ordinateurs et autres gadgets électroniques, son exploitation, elle, est loin d’être aussi propre que l’on le voudrait. 

« Nous aussi, nous avons le droit de vivre en paix. Nous ne devrions pas endosser le poids des conséquences de ceux qui veulent “sauver la planète”… car ils nous tuent » jetait Verónica Chávez, membre de l’une des 33 communautés concernées, au sujet de l’utilisation des voitures électroniques. Au Chili, l’exploitation a déjà provoqué la migration de 14 communautés autochtones, les conditions étant devenues invivables. 

« Pachamama »

Rituel de la pachamama aux Salinas grandes, lors du lancement de Aerocene Pacha, le 28 janvier 2020.

« Pacha » fait référence au concept andin de la « Mère Terre », « Pachamama »,  cette divinité associée à la Terre, l’air, les êtres vivants, mais aussi au cosmos : omniprésente dans chaque part de notre univers, elle est l’univers ; une présence avec laquelle les indigènes cohabitent au quotidien. Chaque extraction, ouverture de la surface terrestre doit être soumise à la Mère Terre. Aussi, l’initiative des entreprises de lithium est-elle en parfaite contradiction quant aux valeurs des populations locales, plongeant dans les entrailles de la pachamama sans plus de cérémonie pour en extraire le précieux métal blanc, source d’un futur miroitant pour l’industrie technologique, mais un cauchemar pour les indigènes.

Car à cette violation des terres indigènes, s’ajoute une pénurie d’eau, et une contamination des eaux restantes. Le procédé d’extraction demande en effet une grosse quantité d’eau, dans une région qui est déjà limitée dans ses réserves de par son climat aride. Par la suite, le traitement du lithium libère des substances chimiques toxiques.

« Pour nous, les Salinas Grandes sont comme une mère sacrée. Nous devons la respecter car elle nous protège, moi, ma famille et mes enfants. Et elle a protégé mes ancêtres. Nous ressentons un profond respect pour ce lieu, l’exploitation du lithium n’est pas envisageable. » déclare Verónica Chávez.

L’extraction du lithium, est en tout point un acte abject pour les localités. Une violente violation des cultures ancestrales amérindiennes, en plus d’assécher et d’empoisonner les sources vitales : l’eau, les rivières parcourant la Puna, le système sanguin de la pachamama dans la mythologie andine, vital, qui doit circuler en chaque être afin de remplacer le liquide perdu au quotidien. Un cycle ancestral perturbé par l’extraction barbare du lithium.

« Les entreprises de lithium utilisent des millions et des millions de litres d’eau douce. Alors, que se passera-t-il avec nos animaux [élevages], nos vies, celles de nos futurs petits enfants ? [...] Ils venaient sans permission, ils n'en avaient rien à faire des ravages infligés à notre chère Maman Pacha. Ils lui lançaient de l'acide, lui ouvraient ses veines d'eau. Un désastre ! C'est si douloureux pour moi, parce qu'elle est une mère pour moi, on ne fait pas ça à une mère. »

Verónica Chavez, membre de la communauté Santuario de Tres Pozos

Le saviez-vous ?

Chaque année, l'équivalent de plus de 150 piscines olympiques est évaporé pour l'extraction de lithium.
Cliquez ici

Pour 14.000 tonnes de lithium, le rendement annuel moyen pour satisfaire la demande actuelle de batterie au lithium, le volume d'eau nécéssaire équivaut à plus de 150 piscines olympiques.  En terme de comparaison, la plus convoitée des voitures électriques, la Tesla Model S, demande 45K de carbonne de lithium. Pour obtenir une tonne de lithium il faut 2 millions de litres d'eau douce. La demande d'eau est considérable, et ne cessera de grandir, avec le marché de l'automobile électrique.

Conséquences écologiques

Les Salinas Grandes se battent encore férocement contre l’extraction de lithium, mais un peu plus au sud-est de l’Argentine, dans la province de Caramarca jouxtant celle de Salta, le lithium était déjà exploité depuis 1997 dans le salar de l‘Hombre Muerto. Sans surprise, les conséquences écologiques sont désastreuses. Le fleuve Trapiche, duquel était extrait l’eau douce nécessaire à l’extraction du lithium, est aujourd’hui complètement asséché. Évaporé. 

Avec des précipitations inférieures à 200 millilitres par an dans une région aux bassins coupés de tout accès maritime, le mal est irrémédiable, plaçant la zone dans un état critique, avec des répercussions malheureuses sur les couches souterraines. 

Pendant plus de 20 ans, 380 litres par heure étaient outrageusement volés au fleuve Trapiche. Pour continuer ses activités minières, les multinationales ont  entreprit la construction d’un aqueduc reliant les usines au fleuve de Los Patos, le plus gros point d’eau de la zone, afin d’extraire cette fois-ci plus de 650 litres par heure, les entreprises refusant l’utilisation de méthodes plus coûteuses, mais moins dangereuses pour les réserves d’eau. Paralysé, le chantier fait actuellement face à la colère des populations locales, qui voient leurs ressources d’eau douce diminués drastiquement, dans une région déjà pauvre en eau. 

« Nous continuerons de résister, car nous avons droit à la vie comme n'importe quel argentin. Nous ne nous transformerons pas en réfugiés environnementaux et ne permettrons pas que la Puna se transforme en un désert, même si les gouvernements nationaux et provinciaux en pensent autrement. Nous continuerons de résister, car nous n'avons pas d'autres options. Il s'agit ici de survivre, c'est une question d'intérêt commun. Si nous ne voyons aucun bénéfice, nous n'allons pas approuver quelque chose qui n'est utile que pour les mines et ses partenaires locaux.»

Nestor Ruiz, anthropologue
lithium Aerocene pacha

Sur le panneau « Salinas Grandes est l’une des 7 merveilles d’Argentine. Nous, les communautés autochtones, nous disons “non au lithium, oui à l’eau et à la vie sur nos territoires” ».

Un génocide culturel

Toutes ces conséquences, présagent d’un futur sombre pour les populations locales. Sans eau, le nord-est de l’Argentine ne sera plus qu’un désert inhabitable, obligeant les populations à rejoindre les villes, abandonnant de fait, tout un pan de leur culture. Devenir des hommes à tout faire, dans les ruelles salles et grises des villes, c’est le destin qui a rattrapé 14 populations chiliennes après l’exploitation du désert d’Atacama, propulsées dans une absurde nouvelle vie, aussi piteusement maladroite que l‘Albatros de Baudelaire, loin des étendues aériennes du salar chilien. Voilà un destin qui inquiète, aujourd’hui, les indigènes d’Argentine. Un génocide culturel, une mort, pure et simple, d’une civilisation, parmi tant d’autres dans l’histoire des Amériques. La perte d’une merveille, d’un lieu, d’une âme. D’un témoignage ancestral, pour n’être plus que poussière.

« Exploiter le lithium, c'est abattre une part de l'humanité, et donc sa culture [...]L'éradication d'une culture. [...]

Nous avons pu le préserver pendant tant d'années [l'environnement]... mais nous n'avons pas les armes pour continuer à veiller sur lui, nous ne les avons pas... [...] Nous ne pouvons pas nous battre contre quelque chose d'aussi grand [le gouvernement] »

Sandra Flores, extrait du témoignage complet ci-dessous (vidéo disponible sur le bouton dédié)

« Quand on parle de culture, il s'agit d'une chose qui s'est créée dans le lieu même [ndlt : qui est propre à ce lieu]. Les ancêtres ont essayé de vivre avec ce qu'ils avaient à disposition, à l'époque, et c'est ainsi qu'est né la culture. Si l'eau venait à manquer, et que la vie n'est plus possible – parce que l'eau, c'est la vie ! – ce serait difficile...de se déplacer ailleurs. Car nous connaissons [par coeur] notre environnement. [...] Si l'on change de lieu, on perd ces repères. Nous serions comme un oisillon vivant dans un lieu [inconnu] ignorant de ce qu'il doit faire. Les glaciers sont en fontes [...] Il n'y a plus de retour en arrière. Et maintenant, l'exploitation du lithium...c'est en terminer avec une part de l'humanité, et donc la culture. Ce serait quelque chose...de tragique. [...] C'est comme... vous savez, dire que vous pouvez tuer quelqu'un, vous le tuez, et c'est plié. Pour moi, c'est un peu comme amener quelque chose de grand, pour tuer les petits. C'est ce que je considère comme tragique, terrible. » lance Sandra Flores, avec un sourire amer.

«  C'est...l'éradication d'une culture, tuer une culture. La vie dans ce désert a été si pleine de sacrifices [l'implantation des ancêtres], c'était difficile. Ce n'est pas facile. Et....nous avons pu le préserver, pendant tant d'années... [ndlt : la voix de Sandra, enthousiaste auparavant, se fait soudainement tremblante sur ces derniers mots, un court silence s'installe tandis que celle-ci tente de se reprendre, séchant ses larmes] Mais nous n'avons pas les armes pour continuer à veiller sur lui, nous ne les avons pas...» termine-t-elle dans un lourd sanglot.

« Si le gouvernement préfère le lithium, nous ne pourrons rien faire de plus, car nous ne pouvons nous battre contre quelque chose d'aussi grand. Alors, c'est difficile. C'est difficile.

Nous résistons, mais même ainsi, la peur qu'un jour quelqu'un vienne, et nous prenne notre eau... Il n'y a aucune garantie que nous l'aurons pour toujours.[...] Préférer le lithium...ce serait tuer une culture de plus dans ce pays. Il y a déjà de nombreuses cultures qui sont mortes. [...]Une de plus. »

Témoignage de Sandra Flores Gonzales (Atacama, Chili) recueilli dans le cadre du projet transandin du lithium de Luis Martin-Cabrera

Et si la solution était aussi simple que l'air...?

La recherche effrénée de matériaux permettant d’accroître notre mobilité, nous engonce fatalement dans une boucle perverse. Après les énergies fossiles qui ont fortement affecté notre climat, voici que l’on se tourne vers le lithium… le problème n’est plus le même, mais en engrange un autre, attaquant une part différente de notre environnement. Peut-être ne regardons-nous pas au bon endroit ? Aveuglé, l’on oublie de regarder au-dessus de son nez, pour découvrir le cadeau le plus simple que nous offre notre planète. Élémentaire, à la source de notre existence.

L’Aerocene Pacha, c’est notre Mère Terre qui s’élève dans le ciel argentin pour ouvrir l’ère de l’Aerocene, divine représentation de l’harmonie des forces terrestres. Une nouvelle manière de penser notre mobilité, en accord avec la partition de l’univers telle qu’elle nous a été transmise, sans déloger des choses qui n’ont pas lieu d’être. Chaque chose à sa place, chaque note jouée justement, dans une interprétation prudente quant aux folies virtuoses. Point de discordances grinçantes de quelque délire humain, l’Aerocene est un respect à la culture.

Une symbolique renforcée par le pilote de la formidable sculpture volante : il s’agit d’une femme, Leticia Márquez. L’analogie avec la Pachamama à laquelle l’on prête une aura féminine, maternelle, n’a pas manqué d’effleurer les esprits des communautés présentes au vol historique, qui ont réalisé un rituel en l’honneur de la Pachamama pour célébrer l’événement.

Leticia Márquez

Du 31 janvier au 14 mars, Tomás Saraceno proposait une projection sur l’expérience du 28 janvier au Centro Cultural Kirchner, en quatre étapes. Le documentaire présentait le parcours en temps réel de Leticia Márquez, aux commandes de l’Aerocene Pacha ; comme un journal de bord, chaque projection révélait un nouveau chapitre de l’Aerocene Pacha. 

Les billets des séances, gratuits, ont été épuisés en l’espace de quelques minutes, au point qu’il ne serait pas exagéré de confondre l’événement avec un concert de BTS... Le documentaire se terminait sur DNA de BTS, chanté joyeusement par les ARMYs dans la salle de la Ballena Azul

Présent au lancement des projections, accompagné du commissaire d’exposition Lee Daehyun, Tomás Saraceno, l’oeil brillant, a chaleureusement remercié BTS, mais aussi les ARMYs, transmettant un fervent message d’espoir, plein de tendresse et de bienveillance : 

« Un grand merci d’être venu. J’en suis particulièrement touché. J’ai reçu de nombreuses questions de la part des médias… Ils m’ont demandé si les multinationales devaient avoir des échos de ce projet, mais il me semble qu’il y a des personnes plus importantes qui doivent l’écouter, ce sont les jeunes qui sont ici présents, aujourd’hui. » 

 Les mots courts, l’artiste finit sa tirade par quelques hochements de tête chargés d’émotion.

Sous les applaudissements enthousiastes de l’audience, seul sur la scène boisée de l’amphithéâtre de CCK, un sac à dos sur les épaules et la dégaine simpliste, comme au départ d’un voyage, en toute simplicité. Tomás Saraceno observait, ému, émerveillé, emporté par la hardiesse fantastique du public, pour la majorité issu de la nouvelle génération ; un moment d’harmonie humaine, similaire au jour du lancement d’Aerocene Pacha dans les plaines blanchâtres des Salinas Grandes. Une bouffée d’amour. L’espérance d’un avenir plus respirable. « C’est à la jeunesse de prendre le relais » comme le répète-t-il avec force, dans chacune de ses interviews. Nous détenons les clés de notre futur. 

Article écrit par #Plume

Sources : BBC | Página/12 | CTXT Aerocene.orgMuseo de antropología (UNC) |

Traduction Espagnol / Français : #Plume ©ARMYFRANCE

ifpi 2019 le top 10 des artistes de l'annéetop albums 2019