UNESCO. Une Corée en immersion : de l’art à la science

« Corée cubiquement imaginée » était exposée à Paris, au siège de l’UNESCO. L’occasion de briller pour l’art médiatique sud-coréenne.

Paris, berceau du cubisme. Au fond de la salle des pas perdus, La Chute d’Icare veille. Aux côtés des dignes représentants de l’audace artistique du 20e siècle, « Corée, cubiquement imaginée » présentait deux productions VR inédites liées à deux mastodontes de la pop culture et de l’innovation sud-coréenne : le groupe BTS, et le réalisateur Bong Joon Oh (Parasite). Leurs œuvres, réinterprétées, proposaient de nouvelles pistes, tant pour l’événementiel que pour le cinéma. Beyond The Scene, pièce emblématique de l’exposition CONNECT,BTS, se fendait d’une dernière représentation, inédite en Europe. La Corée, dans ses coutumes et ses paysages, était également invitée, soigneusement dressée, entre art et technologie.

UNESCO Parasite VR BTS
VR de Parasite ©KOCCA

Du mont des diamants aux pas divins

Aux ombres corporelles de Beyond The Scene, succèdent quelques trésors graphiques de Musée National de Corée, adaptés à l’ère digitale. L’ascension du Mont Geumgang (Climbing Mt. Geumgang),  biosphère au sud-est de la Corée du Nord, terre rêvée des artistes de Joseon et d’aujourd’hui, devient soudainement possible. Les fleurs nous effleurent et l’air salé de la mer nous chatouille presque les narines — depuis Wave (D’strict), celle-ci hante nos sens. Geumgangsan, BongRaesan, Pungaksan, Gaegolsan… Les quatre saisons s’esquissent et se déshabillent, les tableaux se font et se défont, dans une myriades d’images qui nous donnerait presque le tournis : dans une salle circulaire, les images mouvantes défilent autour de nous, sous les pinceaux  de Jeong Seon, Kim Hajong et Kim Hongdo, mêlés à quelques images de synthèse, modélisées en 3D. Sans fin. Ou presque. Plus vivant que jamais, vibrant sous ses multiples parures saisonnières, le mont des diamants s’efface, modeste, sur les pas du roi Jeong Jong : Royal Procession with the people, une retranscription animée du cortège royal du roi Jeong Jong. Le cortège, événement majeur de l’ère Joseon, réunissait près de 6000 personnes. Intégralement recomposés à partir des diverses peintures d’archives, les 2000 personnages de la fresque s’animent ; festifs, empressés, aux aurores d’une nouvelle ère, ils s’élancent dans une longue marche dansante, depuis le Palais Changdeok, jusqu’aux crépitements nocturnes des feux d’artifice de Hwaseong et Nakseongyeon. En coulisse, une centaine de captures de mouvement traitées par le moteur Unity soutiennent le cortège peinturé d’antan.

« A l’ère numérique, l’image est centrale »

Espace BTS VR UNESCO ©KOCCA

Les deux projections s’inscrivent dans la continuité des ambitions numériques du Musée National de Corée, dont les collections centenaires renaissent sous les étincelles de la modernité. Aujourd’hui, à l’ère numérique, « l’image est centrale » assure Lee Tae-Hee, curateur associé de l’unité digitale du Musée, « des contenus immersifs comme celui-ci, permettent de créer un lien, entre héritage culturel et musée » (The Korea Times). Depuis 2020, à la veille de la pandémie, la salle d’exposition virtuelle diffuse ses expériences immersives sur un écran panoramique de 60 mètres. L’occasion de s’imprégner d’œuvres incontournables de l’art coréen, et de son patrimoine. A Séoul, le visiteur a également la possibilité de plonger dans l’un des tombeaux de l’ancien royaume de Gorguyeo, en Corée du Nord, aujourd’hui aussi inaccessible que le Mont Geumgang. L’expérience, est en trois dimensions.

Le son du hangeul

Aux abords de la salle noire, investie par le Musée National de Corée, quelques productions originales clôturent le parcours. ​Tacit Group, formé des compositeurs Chang Jae Ho et Gaeaebal, propose une œuvre sonore déroutante sur le thème de l’alphabet coréen, le hangul.

Le concept de cette exposition, c’est de présenter la technologie de pointe des œuvres d’art coréenne

Lee He Rim

Élégamment vêtue d’une robe bleu marine, Lee He Rim spécialiste principale des programmes culturels auprès de l’UNESCO, et l’une des actrices principales de cette exposition centrée sur la Corée. Dans son regard, l’enthousiasme est palpable. « Nous avons donc essayé de rassembler le plus de genres possibles. La musique, est le centre d’activité de Tacit Group, mais ils travaillent également avec des logiciels et des algorithmes, c’est une technologie vraiment innovante. »  Basé sur un algorithme mathématique, les traits de chaque lettre, et les différentes combinaisons qui en découlent, sont reliées à un son. Code morse, et longueur des lignes, rythme la mélodie. Court. Long… Virgule. Aussi visuel qu’auditif, les traits s’illuminent et composent, tour à tour, une intrigante suite sonore. Le court métrage The Brave New World, avec l’acteur Park Eun Seok, de la série sud-coréenne à succès Penthouse est également visionnable, ainsi que le spectacle interactif l’Épouvantail, du laboratoire de l’art et de la technologie de l’Université nationale des arts de Corée, dit K’ARTS. Récompensé au titre de meilleure oeuvre numérique en VR et AR depuis 5 ans, lors du 36e festival du film de Sufance,  L’Épouvantail était, ici, seulement représenté dans sa version VRC (réseaux sociaux), elle-même détentrice des prix Spirit of Raindance : Meilleure expérience immersive, du Festival de Raindance, et Digital Dozen, Breakthrough in storytelling award Université Columbia.

le design virtuel, strictement virtuose

D pour design, strict pour stricty. Wave, beach and Flower, était présenté dans un espace séparé des espaces VR ou de fresques lumineuses. Proposée par D’strict, organisme spécialisé dans le design digital basé sur l’expérimentation spatiale et les nouvelles technologies immersives,  l’installation,  face à une galerie de miroirs, semble infinie. Des trois tableaux numériques, Wave est l’une des plus intrigantes. En trompe-œil, contre la vitre, la mer presse ses ondulations, frémissante, avant de fondre en écume. L’ambiance sonore, simple et naturelle, est apaisante. Wave fait écho à une série d’installations du studio, sur une thématique similaire ; à Séoul, l’intrépide volume aquatique, synthétisé sur le concept de l’illusion anamorphique, trônait au-dessus de l’immeuble SMTown Coex Artium, emprisonnée dans un immense écran LED 80mX20m du quartier huppé de Gangnam. « Nous revisitons continuellement les détails des vagues, comme leur hauteur et les effets de particules, après la rupture » commente Lee Sung Ho, CEO de D’strict (Yonhap). Wave est ensuite reproduit au NEXEN UniverCITY dans le quartier de Gangseo. Motif aujourd’hui emblématique du collectif, ancré dans le paysage de l’art médiatique international, la vague de Gangnam était la première manifestation artistique publique de D’strict . 

Plus immersive encore, la variante Starry Beach, proposée par A’strict, unité artistique du collectif, à la galerie Kukje , et visitée par RM à l’été 2020,  projette le spectateur dans un environnement multimédia ; la projection est similaire à celle proposée par l’UNESCO avec Beach : dans l’obscurité, l’écho des vagues, longues ondes aqueuses fourmillantes, s’étire sur le sol, caresse les pieds du visiteur et s’étiole, dans une marée d’étoiles scintillantes. La récurrence du motif aquatique n’est pas anodine. « La Nature est quelque chose d’intuitif qui réconforte les gens. Nous cherchions un moyen de présenter la nature de manière innovante à travers les outils médiatiques. L’eau était une évidence. » Changeante, constamment, aussi fantasque qu’un cycle lunaire. Hypnotique. «  Nous en avons fait l’élément central de nos projets, et c’est ainsi que Wave, Starry Beach, puis l’Arte Museum, ont vu le jour ». (Lee Sung Ho)

Trésors de Jeju

Wave, Beach and Flower, Starry Beach mais aussi Garden, Waterfall, Wormhole, composent ETERNAL NATURE, exposition permanente de la galerie ARTE MUSEUM — un musée multi-sensoriel ouvert sur l’île de Jeju depuis le 25 septembre 2020 — entièrement composée de projections virtuelles pour une immersion dans un environnement multimédia illusoire. Pour les plaisirs olfactifs, la galerie s’inspire du savoir-faire des nez français, par l’intermédiaire du parfumeur Scentby, représentant coréen du GIP (Grasse Institute of Perfumery). Au centre, la nature. Jeju, paradis verdoyant à la faune abondante, courbe ses charmes, muse de l’intangible « Flower [visible à l’UNESCO] est inspiré des arbres de glycines et d’autres plantes qui poussent sur Jeju. » entend-t-on,  « Garden, magnifie ses  paysages merveilleux ». Arte Museum est le fruit de plus d’un an de travail interne de D’istrict pour donner libre cours à la créativité de ses artistes, au-delà des limites des commandes commerciales. Plus précisément, « Arte Museum rassemble tout notre savoir-faire et expérience que D’strict a accumulé au fil des années […] C’est important pour nous, d’avoir notre propre espace » Un ticket pour l’expression artistique. Retour aux sources, presque cathartique, Wave, Beach & Flower rappelle la forêt relaxante de​​ Catharsis. « Arte Museum est un endroit qui peut offrir aux gens une sorte de réconfort dont ils ont besoin, tout particulièrement durant cette période de pandémie mondiale ». Baisser les barrières se laisser aller « comme si l’on entrait simplement dans un espace naturel », c’est ainsi que D’strict a construit son temple digital. « L’essence du “digital”, un outil que nous manions avec habilité au sein de D’istrict, et intimement associé à “l”éternité” » poursuit Lee Sung Ho, « si les technologies et contenus digitaux sont bien utilisés, on peut créer quelque chose d’éternel, même s’il est artificiel. Si nous parvenons à présenter la nature réinterprétée par l’art médiatique, alors nous pourrons donner un peu de réconfort aux gens, à la manière des beaux-art ».


Wave, Beach and Flower, court extrait de ETERNAL NATURE, porte les doux effluves de l’intrigante insulaire au cœur du 7e arrondissement de Paris, reposants et libérateurs.  Peut-être regrette-t-on un espace un peu petit, au regard des configurations initiales des œuvres présentées — l’escapade, est de courte durée.

Article écrit par #Plume 
Propos de Lee Hee Rim recueillis par #Aurelianor et #Plume 
Traduction : ©BTSARMYFRANCE #Plume