BTS est "Entertainer of the Year" pour TIME

Article écrit par Raisa Bruner et publié dans TIME le 11/12/2020. Traduction par #Blue

Entertainer of the Year: BTS

C’est la fin du mois d’Octobre, et Suga est assis sur un canapé grattant une guitare. Ses pieds sont nus, ses cheveux longs couvrent ses yeux. Il gigote, ci et là, teste ses accords et marmonne doucement dans sa barbe, ses boucles d’oreilles, des anneaux en argent scintillant dans la lumière. “J’ai commencé à apprendre il y a quelques mois”, dit-il. C’est un moment intime, le genre de ceux passés avec un nouveau béguin dans les dortoirs de l’université pendant qu’ils s’avouent leurs ambitions de rock-star. Mais Suga est l’un des sept membres du groupe de pop coréenne BTS, ce qui signifie que je ne suis qu’un des millions de fans qui regardent, savourant le moment.

BTS n’est pas simplement le plus grand groupe de Kpop dans les classements. Ils sont devenus le plus grand groupe de la scène mondiale – point. Entre la sortie de multiples albums, brisant tous les records possibles et apparaissant dans toutes ces diffusions live spontanées de 2020, BTS s’est élevé jusqu’au zénith de la gloire de la pop. Et ils l’ont fait dans une année définie par des revers, une année dans laquelle le monde s’est mis en pause et où tout le monde a eu du mal à préserver ses connexions. D’autres célébrités ont essayé de relever les défis de cette année; la plupart ont échoué. (Vous souvenez-vous de la vidéo “Imagine” qui a fait sensation?) Mais le lien de BTS avec leurs fans internationaux, appelés ARMYs, s’est renforcé au beau milieu de la pandémie, d’une prise de conscience collective sur les problèmes raciaux  et de faillites partout dans le monde. “Il y a des moments où je suis encore abasourdi par toutes ces choses inimaginables qui se passent”, raconte Suga au TIME. “Mais je me demande, qui le fera, si ce n’est nous?”.

A ce jour, la K-pop est une affaire de plusieurs milliards de dollars, mais pendant des décennies, les gardiens de la musique dans le monde – les manias de la radio occidentale, les médias et les “chasseurs de chiffres” – l’ont traitée comme une nouveauté. BTS ont atteint les sommets attendus de la K-pop traditionnelle: des tenues impeccables, des chorégraphies parfaites et des vidéos éblouissantes. Mais ils ont fait correspondre cet éclat de superstar avec un niveau d’honnêteté surprenant concernant le dur labeur qui y est consacré. BTS répond aux attentes de l’ère de l’authenticité du Top 40 sans sacrifier la brillance qui a fait de la K-pop une force culturelle. Il faut avouer que leurs chansons sont irrésistibles: de denses conceptions polies avec des accroches et qui s’installent confortablement dans n’importe quelle playlist grand public.

BTS ne sont pas les premiers artistes Coréens à établir un ancrage sûr dans l’occident, pourtant leur succès actuel est révélateur d’un changement majeur dans le mode de fonctionnement dans la communauté des fans et du mode de consommation de la musique. Qu’il s’agissent de propulser leur agence à une valeur de 7.5 milliards de dollars lors de leur introduction en bourse ou d’inspirer les fans à égaler leur don de 1 million de dollars au mouvement Black Lives Matter, BTS est un cas d’école sur la domination de l’industrie musicale au travers des connexions humaines. Une fois que Suga aura maîtrisé la guitare, il ne leur restera pas beaucoup de choses à conquérir.

 

BTS est Entertainer of the Year pour TIME

Dans un univers alternatif où la COVID-19 n’existe pas, l’année 2020 de BTS aurait ressemblé aux années précédentes. Le groupe a été fondé en 2010, après que le génie de la K-pop et fondateur de Big Hit Entertainment Bang Si-Hyuk ait recruté RM, 26 ans aujourd’hui, de la scène underground de Séoul. Il a été rapidement rejoint par Jin, 28 ans; Suga, 27 ans; J-hope, 26 ans; Jimin, 25 ans; V, 24 ans; et Jungkook, 23 ans, sélectionnés pour leur talent de danse, rap et chant.

Mais contrairement à leur pairs, BTS a connu une période d’instabilité, tant dans son activisme que dans la façon dont ils ont participé à l’écriture de leurs chansons et leur production – ce qui était rare dans la K-pop, bien que cela commence à changer. Dans la chanson de leur début, “No More Dream”, en 2013, ils critiquaient les pressions sociales coréennes, comme les attentes démesurées que subissent les élèves. Ils ont été sincères sur leur propres difficultés en matière de santé mentale et se sont prononcés publiquement sur leur soutien aux droits des personnes LGBTQ+. (Le mariage entre personnes du même sexe n’est toujours pas légalement reconnu en Corée du Sud). Et ils ont façonné une forme plus douce, plus neutre de la masculinité, que ce soit en se teignant les cheveux dans des tons pastels ou en s’enlaçant affectueusement les uns et les autres. Tout ceci les a rendus uniques, non seulement dans la K-pop mais aussi dans tout le marché international de la pop.

En mars, BTS se préparait à une tournée mondiale. Au lieu de ça, ils sont restés à Séoul, pour échapper à la pandémie. Pour le groupe, la vie n’était pas bien différente: “Nous avons toujours passé tout un mois ensemble, 10 heures par jour”, explique Jin. Mais leurs plans ayant été bouleversés, ils ont dû s’adapter. En août, BTS a sorti une chanson intégralement en anglais, “Dynamite”, qui a atteint le sommet des classements aux Etats-Unis – une première pour un artiste coréen. Avec leur dernier album cette année, BE, ils sont devenus le seul groupe de l’histoire à faire débuter une chanson et un album à la première place des classements Billboard dans la même semaine. “Nous ne nous attendions pas à sortir un autre album”, confie RM. “La vie est un compromis”.

Leurs triomphes cette année ne concernent pas seulement la musique. En Octobre, ils ont mis en place peut-être le plus grand concert virtuel payant de tous les temps, vendant près d’un million de billets pour les deux soirées. Leur label est entrée en bourse en Corée, faisant de Bang un milliardaire et chacun des membres en millionnaires, une rareté dans une industrie où les bénéfices vont souvent aux distributeurs, et non aux créateurs. Et ils ont finalement été récompensés par une nomination aux Grammys. Sur YouTube, où le label Big Hit est l’un des 10 comptes musicaux les plus suivis (avec plus de 13 milliards de vues cette année), leur seul vrai concurrent est eux-mêmes, raconte le manager des tendances musicales de YouTube, Kevin Meenan. La vidéo de “Dynamite” a accumulé 101 millions de vues en moins de 24h, une première pour la plateforme. “Ils ont battu leurs propres records”, dit-il.

Non pas que la gloire vienne sans inconvénients: à savoir, le manque de temps libre. Il est presque minuit à Séoul à la fin du mois de Novembre, et BTS, sans Suga, qui se remet d’une chirurgie de l’épaule, sont rassemblés pour une nouvelle interview – cette fois-ci, juste avec moi. V, Jimin et J-hope commencent directement à chanter tandis qu’ils discutent du proche anniversaire de Jin. “Love, Love Love”, ils harmonisent, faisant bon usage du refrain des Beatles, se tournant vers leurs camarades et croisant leurs doigts pour faire la version coréenne du symbole du cœur. 

Les comparaisons avec ce groupe symbole d’une époque sont inévitables. “Ce qui est différent c’est que nous sommes sept, et que nous dansons aussi”, nous dit V. “C’est un peu un cliché quand des gros groupes de garçons apparaissent: “Oh, il y a un nouveau Beatles!”, dit RM. J’ai interviewé BTS cinq fois, et à chaque interaction, ils sont excessivement polis. Mais maintenant ils doivent être las de toutes ces comparaisons, d’autant qu’ils sont sûrement fatigués d’expliquer leur succès. RM dit qu’il s’agit d’un mélange de chance, d’être là au bon moment et d’humeur. “Je ne suis pas 100% sûr”, dit-il.

Ils sont devenus des célébrités intelligentes: concentrés et prudents, ils sont tout autant prêts à répondre aux questions qu’hésitants à faire de grandes déclarations. Quand vous demandez à BTS de parler de leur exceptionnelle année, pour une fois ils ne sont pas vraiment enthousiastes, J-hope l’identifie avec ironie comme “des montagnes russes”. “Les m*rdes arrivent”, dit RM. “C’était une année que nous avons mal vécue”, raconte Jimin. D’habitude plus démonstratif, sur ce point il semble plus introspectif que d’ordinaire. “Nous avons peut-être l’air de bien nous en sortir de l’extérieur grâce aux chiffres, mais nous traversons vraiment une période difficile nous-mêmes”, dit-il. Pour un groupe dont l’objectif est clairement défini par leur fans, le manque d’interactions humaines a été étouffant. Pourtant, ils se sont fait un devoir de représenter l’optimisme. “J’ai toujours voulu devenir un artiste qui réconforte, soulage et donne de l’énergie positive aux gens”, dit J-hope. “Cette intention s’harmonisait avec la sincérité de notre groupe et nous a conduit à qui nous sommes aujourd’hui”.

concert MOTS ON:E de BTS

Dans une époque marquée profondément par l’angoisse et le cynisme, BTS est resté fidèle à son message de gentillesse, de connexion et d’acceptation de soi. C’est le fondement même de la relation qu’ils ont avec leur fans. La philosophe et auteure Dr. Jiyoung Lee décrit la passion des fans de BTS comme un phénomène appelé “l’horizontalité”, un échange mutuel entre les artistes et leurs fans. Contrairement à l’instruction descendante d’une idole à ses adeptes, BTS a construit une véritable communauté. “Nous et nos fans avons une grande influence sur les uns et les autres”, dit J-hope. “Nous apprenons au travers des procédés de conception de la musique et des retours que nous recevons”. Le fandom de BTS ne consiste pas seulement à assurer la primauté du groupe – c’est aussi de diffuser au monde entier le message de positivité du groupe. “BTS et les ARMYs sont le symbole d’un changement dans l’air du temps, pas seulement un changement générationnel”, nous dit Dr Lee.

Enfin en Juin, BTS est devenu le symbole de l’activisme de la jeunesse partout dans le monde après avoir donné 1 million de dollars au mouvement Black Lives Matter en plein milieu de protestations majeures aux Etats-Unis. (Ils ont une longue liste de record d’initiatives de soutien comme avec l’UNICEF et ou avec leurs programmes scolaires). BTS dit maintenant que c’était simplement en soutien des droits de l’Homme. “Il ne s’agissait pas de politique. C’était lié au racisme”, dit Jin. “Nous croyons que tout le monde mérite d’être respecté. C’est pourquoi nous avons pris cette décision”.

Cela s’est avéré significatif pour les fans comme Yassin Adam, 20 ans, un ARMY de Géorgie qui détient un compte de BTS populaire sur les réseaux sociaux, partageant les nouveautés et mises à jour du groupe, et qui est Noir. “Cela permettra de sensibiliser davantage aux problèmes que les gens comme moi ont à affronter dans ce pays.” dit-il. “Je me vois en eux, ou du moins, une version de moi-même”. En mai et Juin, une large coalition de fans de K-pop ont fait la une des journaux pour avoir interféré dans une intervention de la police et pour avoir acheté tous les tickets d’un des meetings de la campagne de Trump, ce qui a réduit le nombre de personnes présentes. Plus tard dans l’été, les efforts des ARMYs dans la collecte de fonds leur ont permis d’égaler la donation de BTS d’un million de dollars à Black Lives Matter, en 24h.

Pour Nicole Santero, 28 ans, qui est Asio-Américaine, leur succès aux Etats-Unis est aussi un triomphe de représentation: “Je n’ai jamais vu des gens comme moi sur une scène aussi grand public”, nous dit Santero. Elle écrit sa thèse de doctorat sur la culture du fandom de BTS, et tient un compte Twitter populaire qui analyse et partage les informations autour de BTS. “Tant que je suis réveillée, je fais quelque chose en rapport avec BTS”, dit-elle. “C’est une forme d’amour plus profond”.

Un dévouement comme celui-ci est un objet de fierté pour BTS, particulièrement dans une année qui a semblé aussi incertaine. “Nous ne sommes pas certains d’avoir vraiment gagné le respect”, dit RM. “Mais une chose est sûre, c’est que les gens ont l’impression, OK, que ce n’est pas qu’un genre de syndrome, un phénomène.” Il cherche les bons mots. “Ces jeunes garçons de Corée font ça.”

 

— Avec le reportage d’Aria Chen/Hong Kong; Mariah Espada/ Washington; Sangsuk Sylvia et Kat Moon/New York.