BTS Love Yourself 轉 ‘Tear’ 7.1 (note de Pitchfork)

Critique du magazine Pitchfork de Love Yourself Tear en date du 24 mai 2018 / trad eng > fr : JJ

Le dernier album des maîtres de la formule K-pop est un album fluide, plus ou moins thématique sur l’amour et la perte, mettant plus fortement l’accent sur le rap qu’auparavant.

La K-pop est, depuis longtemps, sur le point de faire une percée aux USA et les étoiles se sont alignées pour le boysband coréen BTS. Cela aide qu’il soit plus facile aujourd’hui que jamais d’être fan de K-pop de ce côté de la planète, le genre étant fabriqué sur mesure pour nos contenus incessants nourris à l’algorithme. BTS a saisi cette opportunité, assemblant une fanbase vorace, pas seulement chez eux et aux États-Unis mais également en Amérique du Sud, et en Europe. Les Bangtan Boys – leur nom complet étant Bangtan Sonyeondan, ce qui se traduit par les “Bulletproof Boyscouts” en anglais (« boyscouts pare-balles » en français) –  ont été préparés pour ce moment, minutieusement sélectionnés et esthétiquement optimisés pour la consommation occidentale.

 

BTS est présenté comme l’alternative d’art et d’essai à l’énergie frénétique de la K-pop : un groupe en vogue, un peu dilettante dont la musique est un vecteur pour des choix artistiques et des prises de positions plus larges. Après avoir débuté en tant que groupe de rap swag, ils sont passés de mashups de rap et de chants à un cortège chic de pop-électro. Le concept pour leur album de 2016, Wings, a été inspiré par le livre Demian (Histoire de la Jeunesse d’Émile Sainclair) de Herman Hesse paru en 1919. Les visuels pour l’une des meilleures chansons de BTS, Blood, Sweat & Tears, étaient des photographies pittoresques prises dans un musée éphémère, sur lesquelles figuraient « La chute des anges rebelles », la “Pietà” de Michelangelo et des citations de Nietzsche gravées dans la pierre, visuels qui ont tous conduits à des interprétations théâtrales de la symbolique de la vidéo par les fans. Les membres co-écrivent et co-produisent leurs chansons dont certaines évoquent le bien-être mental, la responsabilité sociale, un procédé qui a conduit de nombreuses personnes à considérer leurs chansons comme personnelles, un mot parfois utilisé comme un message subliminal pour une musique attrayante à prendre plus sérieusement. Leurs stratégies ont été imitées par les autres boys band qui ont suivi, mais de bien des façons, BTS est simplement le modèle de la K-pop optimisée pour être efficace.

Love Yourself Tear de BTS

Love Yourself : 轉 ‘Tear’, qui suit le mini album Love Yourself : ‘Her’ sorti en 2017 et l’album japonais Face Yourself sorti cette année, est une marque kaléidoscopique de cette efficacité, suivant la formule parfaitement ajustée que BTS respecte depuis 2015. Tear, comme Her, est en quelque sorte un album concept. La moitié des chansons, à peu près, adhèrent au sous-titre de l’album. Si Her était un assortiment de chansons déclarant leur amour, alors « Tear », est le contraire. Il traite essentiellement, mais pas exclusivement, du cycle du deuil qui suit une séparation. Mais toutes les chansons finissent pas revenir à l’amour de soi à un certain moment. L’ouverture de l’album Intro : Singularity, énonce cette thèse. « Même dans mes rêves éphémères / les illusions qui me torturent sont toujours les mêmes » chante V « Me suis-je perdu ou t’ai-je gagné ? ».

 

Écrit et arrangé par le producteur de longue date et collaborateur récurrent Pdogg et le PDG du label Big Hit, Hitman Bang, avec une équipe de collaborateurs (Steve Aoki, MNEK, le co-producteur des Chainsmokers, DJ Swivel), Tear vise la cohésion et produit des chansons funs et prismatiques à cette occasion. Il y a une certaine cohérence thématique dans Tear avec au moins un semblant d’arc émotionnel évoqué à travers les 11 morceaux : parcourir un monde onirique et le monde réel à la recherche d’un paradis personnel (ce qui peut parfois ressembler à une analogie de la vie de pop star, particulièrement dans Airplane pt. 2), perdre l’amour et faire face aux nécessaires anxiété et solitude. Tout cela revient en tête, comme un pressentiment de la chanson titre Fake Love, caractérisée par une phrase qui se traduit à peu près par « j’ai fait croître une fleur qui ne peut éclore / dans un rêve qui ne peut devenir réalité ».

 

La K-pop est souvent expérimentale dans sa forme et sa fonction ce qui produit des albums pouvant être irréguliers en tonalité et qualité. BTS n’est pas immunisé contre cela, mais les rappeurs – RM (ou Rap Monster), J-Hope et Suga – ancrent le groupe, non seulement en le gardant amarré à en une esthétique unifiée malgré des changements de styles constants mais aussi en dictant l’essentiel de ce qui se passe dans la musique. Pour le côté percutant, dans le morceau de rap de fin, Outro : Tear, les trois, chacun leur tour, coupent à travers le morceau par des cadences incisives, changeant soudainement de place par moment. Les vocalistes du groupe se sacrifient pour de courts et doux passages qui pivotent et tournent autour des couplets rappés. Quand les passages de rap sont souvent des bouche-trous pour les autres groupes de K-pop, un aspect obligatoire des jeux de rôles de la pop, ils sont ici essentiels à la structure et à la composition. Des raps chuchotés, murmurés, soutenus par de la flûte, frappent dans un hook souple dans le morceau 134340. Dans Love Maze RM équilibre des syllabes élastiques avec des rêveries mélodiques pendant que Suga file dans un flow étroitement twisté. Entre eux, les autres membres lâchent des roucoulements doux et veloutés. Le séquençage des passages vocaux est aussi synchronisé que la chorégraphie de leurs vidéos.

 

Tear n’est pas aussi ambitieux, frappant ou tragique que Wings, qui a donné à chacun des membres un solo allant de la ballade symphonique au piano, typique d’un lounge éclairé d’une poursuite, au sombre rap alternatif avec Blood Sweat & Tears comme pièce idéologique et esthétique centrale. Mais par moment, BTS semble plus élégant et plus synchronisé que jamais. The Truth Untold, produit par Aoki, est une distraction épique ; au lieu de s’étaler dans leur pop aromatisée à l’EMD ou le foudroyant trap du remix de Mic Drop par Aoki, ils optent pour une sérénade homogène au piano où les quatre chanteurs du groupe tissent une à une chaque strophe. Paradise est largement propulsée par les échanges gracieux de Jungkook, V, Jin et Jimin qui font surface puis se retirent doucement. A travers Love Yourself : 轉 ‘Tear’, BTS sont à leur meilleur niveau lorsqu’ils se soutiennent ou se tendent la main.