Analyse de « BE » l’album de BTS : Les 7 membres prennent le contrôle créatif comme jamais auparavant

Article écrit par Claire Dodson et publié dans Vogue le 23 novembre 2020. Traduction par #Elvira

Dans la maison que BTS a construite pour BE, leur nouvel album, il y a huit chambres. Dans la première chambre, il y a V (Kim Taehyung) : c’est un mélange entre le classique et le moderne, avec un canapé en velours rouge ainsi que des violons accrochés en hauteur. Une photographie d’un homme qui est seul, faisant du paddle sur l’océan. Dans une seconde chambre, Jimin (Park Jimin) est habillé tout en noir assit sur un canapé couleur crème, entouré par des fleurs de toutes sortes, aux tons doux de jaune, violets et verts.

La troisième chambre est celle du leader RM (Kim Namjoon), elle est modulaire et minimaliste, aux couleurs douces d’un soleil levant ; il est entouré d’objets qui lui tiennent à cœur, un bonsaï et une partie de sa célèbre collection d’ours en brique KAWS. À l’intérieur de la quatrième chambre se trouve Jungkook (Jeon Jungkook), élégant dans sa tenue d’intérieur, entouré d’enceintes et de murs insonorisés, le tout est violet foncé et en cuir. La cinquième chambre est la vision de Jin (Kim Seokjin) d’ornements de pierres précieuses, et il examine ces pierres scintillantes tout en étant détendu sur un canapé en peluche mauve. La sixième chambre abrite Suga (Min Yoongi) habillé de vêtements en velours bleu, assorti au canapé sur lequel il est assis, il est entouré de murs à lambris et d’une lampe qui rappelle le signe de l’infini et les formes de l’album Love Yourself, familier et unique. La septième chambre représente le paysage onirique de J-Hope (Jung Hoseok) : les couleurs sont vives et contrastées, des affiches en sérigraphie, une collection de baskets, et un canapé rose gonflable.

Les huit chambres les rassemblent tous. Tous vêtus d’un ensemble mi-pyjama et mi-cravate noire, ils jouent avec plusieurs instruments avec un regard subtil vers la caméra ; dans un angle, on les regarde avec le point de vue d’un oiseau, avachis sur les chaises autour d’une table pendant qu’ils font un brainstorming. À un moment donné, l’illusion de les regarder d’en haut -sans être vu- se brise. Ils regardent tous vers le haut en même temps. La maison que BTS a construite n’a pas de plafond : il n’y a que nous, regardant vers le bas.

BTS a eu une année 2020 intensément prolifique. Map of the Soul : 7, sorti en février dernier, était un projet ambitieux de 20 chansons, comprenant aussi les titres de Persona déjà publiés. Dessus, chaque membre a son propre solo, en plus des sous-unités, et ainsi que des titres de groupe. Il y a beaucoup d’idées à haut niveau jouées dans MOTS : 7, mais la plus réussie est celle qui utilise un filtre, un personnage(1). Les yeux qui les observent n’importe où ils vont, et ce poussé-tiré entre le soutien vital des fans et le désir d’une forme préalable d’anonymat. Et le fait de savoir que leur niveau de performance qu’ils ont atteint aujourd’hui, a une date d’expiration. « Si ça ne résonne plus en moi, et ne fait plus vibrer mon cœur, alors c’est peut-être comme ça que je meurs pour la première fois. » méditent-ils dans “Black Swan”, les paroles faisant écho à la célèbre citation de la danseuse Martha Graham. « Et si ce moment avait lieu maintenant ? »

Heureusement pour BTS et pour les fans, ce moment n’est pas maintenant. Leur nouvel album concis BE est constitué de huit titres, sept si vous laissez de côté “Dynamite”, leur tube en anglais qui leur a donné leur premier numéro 1 dans le classement des Billboard Hot 100 en septembre. “Dynamite” est sorti avec les ARMY en tête. « Nous avons réalisé que sans les ARMY, qui sont toujours là pour nous, tout ce que nous faisons est dénué de sens. » répondait BTS pour Teen Vogue à l’époque. Cette affirmation est autant véridique que sentimentale. Les artistes, bien sûr, font de la musique pour eux-mêmes, et c’est une quête digne d’intérêt en soi. Mais avec BTS, l’art est souvent créé pour être vécu par de nombreuses personnes ; BTS fait de la musique, et les fans lui donnent leur propre sens. Ils le traduisent dans différentes langues, ils en font des fan art, ils écrivent des histoires, ils s’épanchent dessus dans des conversations de groupe et ils analysent dans des revues savantes. Il n’est pas exagéré de dire que pour chaque chanson de BTS, des milliers de petites œuvres d’art sont créées en réponse, chacune gravitant autour de l’original, formant ainsi une galaxie.

 

MOTS :7 est sorti juste avant que la Covid-19 ne commence à toucher le monde entier ; la trajectoire pour cet album a été contrecarrée par les circonstances, une tournée massive des stades réduite à deux soirées de concert que presque un million de fans a vécu. BTS a passé ces derniers mois à faire des versions réduites de leurs promotions habituelles ainsi que de leurs interactions avec les fans. Ils ont filmé In The Soop, une émission de télé-réalité sans vraiment d’intrigue à part montrer comment se détendre durant l’après-midi et que faire à manger pour le dîner. Ils ont enregistré une flopée de performances pour “Dynamite”, faisant le tour des VMAs, America’s Got Talent et plus encore. Et pendant ce temps, ils ont travaillé sur de la nouvelle musique avec des idées de réconfort, de consolation, et de solidarité avec les fans au fond de leurs esprits. « Je me suis senti désespéré. Tout s’effondrait autour de moi. Je ne pouvais que regarder à travers ma fenêtre, je ne pouvais qu’aller dans ma chambre. Hier, je chantais et dansais avec les fans du monde entier, et maintenant mon monde s’est réduit à une chambre. » disait Jimin aux Nations Unis pour le discours de BTS en septembre. Suga a continué sur ce fil conducteur, « La chambre en elle-même était petite, mais mon monde et notre monde s’étendaient plus loin. Dans ce monde, nous avions nos instruments, nos téléphones et nos fans. »

Voilà le contexte pour BE, un album façonné par l’idée que BTS disposait du contrôle créatif comme jamais auparavant. Alors qu’ils avaient toujours joué un rôle important pour les chansons qu’ils sortaient, pour BE, ils ont contribué davantage au style, à l’imagerie conceptuelle, à la couverture et à toutes les choses qui contribuent à rendre un album iconique au-delà de la musique à proprement dite. Chaque membre a pris un rôle de directeur, gérant leur domaine d’expertise comme ils l’entendaient.

La façon dont la musique est faite a changé cette année, de différentes manières que nous ne comprendrons peut-être pas complètement avant un bon moment. Comme Taylor Swift l’a dit à propos d’enregistrer son album de la quarantaine à succès, folklore, toutes ces règles ne sont plus d’actualités. Pourquoi s’en tenir à la façon dont on a toujours fait les choses, alors que tout est si morne ? Pourquoi ne pas prendre de risques, puisque que rien n’est important ? Pourquoi ne pas essayer, puisque tout est important ?

BE est le résultat de cet essai. MOTS : 7 a permis au groupe d’exercer de nombreux muscles et de se tourner vers de nombreux et différents points de vue esthétique – La pop Latine, le melty trap, le synthé, l’emo rap. BE est ce qui vient après la libération de cette valve de pression, et étonnamment c’est un petit album bizarre. Alors que le titre plein de peps et qui redonne le sourire “Dynamite” est l’exception tonale évidente de cette collection, le reste de BE ne tombe pas dans le piège d’une rumination que l’on peut s’attendre de la part d’artistes qui veulent essayer de définir 2020. “Stay” qui avait pour origine d’être sur l’album solo de Jungkook, est une musique pour danser, une super chanson de boîte pour les cœurs sensibles. “Telepathy”, avec son synthé chatoyant et ses percussions d’un groupe de jam, est un cri de ravissement. Des paroles hors contexte qui sonnent juste sur le plan musical : « Si c’est trop rapide, c’est un peu dangereux. Si c’est trop lent, c’est un peu ennuyeux. »

Des ballades bouleversantes ont leur propre place et temps, bien évidemment, mais BTS sait que nous avons vu des choses vraiment moches cette année. A la place, imaginons que nous passons une journée dehors dans l’océan bleu. Étendons-nous sur un bon lit douillet, en savourant la sécurité de notre propre chambre. (« Bonheur, tristesse, quelle que soit l’émotion, cet endroit l’accepte tout simplement » rappe Suga pour “Fly to My Room”). Et quand nous le faisons, nous nous installons pour une longue histoire, comme pour “Blue & Grey”, la retenue n’en sera que plus douce. La chanson vagabonde avec prudence tandis que les membres parlent des rêves pour l’avenir qui s’appliquent même quand nous ne traversons pas un événement mondial aussi traumatisant. « Je veux juste être plus heureux. » chante V pour “Blue & Grey”, qui devait être à l’origine un titre solo pour KTH1. « Serait-ce aussi de l’avidité ? »

Le titre principal “Life Goes On” introduit l’environnement pour BE, et c’est évident que c’est une chanson pour la Covid 19. « Un jour le monde s’est arrêté sans prévenir. » commence Jungkook. « Le printemps incapable d’attendre. » Musicalement, la chanson peut être considérée comme une deuxième partie de la chanson “Zero O’Clock” dans MOTS : 7, avec son ambiance chill-pop et des paroles réconfortantes. Mais “Life Goes On” est moins une promesse qu’un fait. Nous pouvons hiberner, jouer aux Sims toute la journée, nous pouvons faire tout ce que nous voulons pour faire passer cet horrible moment, mais le temps va toujours s’écouler. Il y aura toujours des choses qui nous blesseront. Nous rigolons à propos de refaire les anniversaires, de retourner en arrière. La pensée en elle-même est un mécanisme de défense, même si c’est un fantasme. Dans une partie de “Life Goes On”, Suga glisse une allusion à sa chanson solo “People”, le ‘mm mm mm’ satisfait et rêveur s’est ralenti. Si vous êtes un fan d’Agust D, l’écho de « why so serious ? » devrait résonner dans votre tête, un moment crucial d’introspection légère de la part du rappeur. En d’autres termes : les emmerdes, ça arrive, et tu trouveras la force de les gérer quand elles arriveront.

Si MOTS : 7 était un album parlant de la façon d’être vu, BE est un album parlant de la façon d’être. Il y a une tension inhérente quand des musiciens connus tentent de définir cette pandémie, car leur vécu sera toujours différent du nôtre. Ce n’est pas seulement en termes d’accès aux tests, la qualité des soins médicaux, et la chance de se reposer dans une maison spacieuse – c’est la lueur de soulagement qui se cache derrière les citations de tellement de musiciens sur la façon dont ils se sentent ces derniers temps. Pour beaucoup d’artistes, même si faire des tournées leur manque, cela a été une pause dans leur emploi du temps chargé. Pour les célébrités, cela a été une légère pause de cette surveillance constante du public. Cela ne veut pas dire que ces personnes connues n’ont pas souffert, n’ont pas perdu des proches comme nous, ne se sont pas senti étouffés ou coincés. Mais le cadre autour de notre tableau sociétal collectif est différent. BTS a toujours été au courant de cette différence. Sur “Dis-ease”, un titre du genre hip-hop funky, ils ruminent sur le travail effectué 24 heures sur 24 et leurs propres sentiments instables. « Tous les jours, je me console » peut-on entendre. « Nous ne sommes que des êtres humains, rien de spécial. »

L’une des plus grandes forces de BTS, c’est l’empathie avec les personnes qui écoutent leur musique, ainsi que leur conscience du pouvoir et de l’influence croissants qu’ils exercent. C’est pourquoi ils continuent de construire leur monde, leur maison devient de plus en plus grande. Assis au milieu de tensions d’expériences variées, BE peut être écoutée comme une boîte à outils permettant de passer la journée avec suffisamment d’énergie pour faire de petits rêves la nuit. C’est de la musique qui « te fait danser seul dans ta chambre » ou alors de la musique qui « te fait traîner sur le canapé et te fait verser des larmes occasionnelles. »

Dans la maison que BTS a construite pendant ces sept dernières années, ils ne cessent d’ajouter des chambres, d’ajouter de l’art sur les murs. Ils changent l’apparence, la palette de couleurs et la collection de symboles. Mais le ressenti de tout cet endroit est le même que celui qui a toujours existé : quelque chose d’amical sous lequel on peut s’abriter, la façon dont une bonne histoire peut t’inviter à vivre à l’intérieur. Quelque chose qui nous rappelle que la surprise, le plaisir et ressentir de réelles émotions est toujours possible, même au milieu d’un chagrin inimaginable. Et qu’est-ce qui se trouve dans le prochain couloir, attendant d’être déverrouillé et ouvert ?

(1). jeu de mots avec ‘Filter’ et ‘Persona’