L'optimisme sans limites de BTS

Article écrit par Dave Holmes et publié dans Esquire, le 23 novembre 2020. Traduction par #JJ

Retrouvez notre traduction des deux autres articles d’Esquire issus du même entretien avec BTS :

Le plus grand groupe du monde s’est hissé au sommet de la pop, redéfini la célébrité, et défié la virilité traditionnelle. Voici les jeunes dans la vingtaine derrière tout ça. Et voici ce qu’ils veulent maintenant.

C’est le matin de Chuseok, la fête de la moisson coréenne semblable à Thanksgiving, que les membres de BTS devraient normalement être en train de fêter avec leur famille à manger du tteokguk, une soupe à base de gâteau de riz traditionnelle. Au lieu de cela, Jin, 28 ans ; Suga, 27 ans ; J-Hope, 26 ans ; RM, 26 ans ; Jimin, 25 ans ; V, 24 ans ; Jungkook, 23 ans, travaillent. Ils répètent. Affûtant leur chorégraphie. Dans quelques jours, le plus grand groupe musical au monde se produira lors d’un concert en ligne qui, pour l’instant, devra se substituer à l’énorme tournée qu’ils ont passé la première partie de l’année à répéter. En ce moment, ils sont assis au siège de Big Hit Entertainment à Séoul en Corée du Sud, la maison qu’ils ont construite, habillé principalement en noir et blanc, prêts à répondre à mes questions. Ils sont affables. Et ensommeillés.

Avant que j’aie terminé de discuter avec eux pour cet article, BTS aura une chanson première au Billboard Hot 100 et une chanson en deuxième place, une prouesse qui n’a été accomplie qu’une poignée de fois en soixante ans d’existence du classement. Leur prochain album, BE, est à quelques semaines de sa sortie, et les spéculations au sujet du disque, de la liste de ses chansons, de l’annonce, sont courantes sur Internet. BTS sont, pour le dire simplement, immenses.

Il y a quelque chose dans la domination mondiale totale qui peut vraiment consolider une amitié. Ce qui me saute aux yeux alors que je me connecte avec BTS est leur niveau de confort les uns avec les autres. La tension a sa façon de se rendre évidente – même à travers Zoom, même à travers un traducteur. Aucune n’est présente ici. Ils sont détendus à la manière d’une famille. Détendus avec les bras autour des épaules les uns des autres, se tirant les manches, arrangeant le col des uns et des autres. Quand ils parlent les uns des autres, c’est avec bonté.

“Jimin a cette passion particulière pour la scène et réfléchit vraiment à la performance et, en ce sens, il y a beaucoup à apprendre de lui”, dit J-Hope. “Malgré toutes les choses qu’il a accomplies, il essaye encore de faire de son mieux et d’apporter quelque chose de nouveau, et je veux vraiment le saluer pour cela.”

“Merci d’avoir dit toutes ces choses à mon propos”, répond Jimin.

Jimin porte son attention vers V, expliquant qu’il est “aimé par tant de gens” et le décrivant comme l’un de ses meilleurs amis. Suga intervient et précise que Jimin et V sont ceux qui se chamaillent le plus dans le groupe. V réplique, “Nous ne nous sommes pas disputés depuis trois ans !” Ils me disent que ce titre revient maintenant à Jin et Jungkook, le plus vieux et le plus jeune des membres. « Ça commence toujours comme une blague, mais ensuite ça devient sérieux”, dit Jimin.

Jin acquiesce et raconte à quoi ressemblent leurs disputes. “Pourquoi tu m’as frappé si fort?” dit-il, avant d’imiter la réponse de Jungkook: “Je ne t’ai pas frappé si fort que ça”. Et ils comment à se taper. Mais pas si fort que ça.

Depuis le début de leur carrière, BTS a montré une certaine confiance dans leur esthétique, leurs prestations scéniques et leurs clips musicaux. C’est là, dans leur nom : BTS pour “Bangtan Sonyeondan”, ce qui signifie “les Boys Scouts Par-balles”, mais alors que leur popularité a progressé sur les marchés anglophones, l’acronyme a été reformulé pour signifier “Beyond The Scene” (= au-delà de la scène), que Big Hit a décrit comme “symbolisant la jeunesse qui ne veut pas se contenter de leur réalité actuelle mais plutôt ouvrir la porte et avancer pour grandir”. Et leur affection les uns pour les autres , leur vulnérabilité et leurs émotions sincères dans leurs vies et leurs paroles, me semblent être plus adultes et viriles que toutes les routines perpétuelles et effrénées et le politiquement correct que les garçons américains se forcent à faire, eux et leurs pairs. Cela ressemble au futur.

“Il y a cette culture où la virilité est définie par certaines émotions, certaines caractéristiques. Je ne suis pas fan de ces expressions”, me dit Suga. “Que veut dire être masculin ? La santé des gens varie d’un jour à l’autre. Parfois vous êtes en bonne forme, parfois non. A partir de là, vous avez une idée de votre forme physique. Et ceci s’applique aussi au mental. Certains jours vous êtes dans un bon état d’esprit, parfois non. Beaucoup prétendent aller bien, disant qu’ils ne sont pas “faibles”, comme si cela ferait de vous une personne faible. Je ne pense pas que ce soit bien. Les gens ne disent pas que vous êtes faible quand votre forme physique n’est pas bonne. Cela devrait être la même chose pour la santé mentale. La société devrait être plus compréhensive”.

En entendant ces mots en octobre 2020, depuis ma maison dans un pays dont le leader essaye activement de faire croire que seuls les faibles meurent de la COVID-19, et bien, cela aussi ressemble au futur.

Si à l’instant vous êtes en train d’envisager de plonger au cœur de BTS, il est naturel de se sentir submergé par l’incroyable nombre de choses à découvrir. C’est un peu comme dire, à ce moment précis, “voyons de quoi parlent les comics Marvel”. A l’âge du streaming, BTS a vendu plus de 20 millions de disques physiques en quatorze albums. Leur concept de cycles multi-albums, The Most Beautiful Moment In Life, Love Yourself, et Map Of The Soul, ont été dévoilés sur plusieurs albums et EP. Il y a des collaborations avec des marques, incluant un smartphone BTS avec Samsung. Il existe une série de courts-métrages et de clips vidéos appelés BU ou BTS Universe, et un univers animé appelé BT21, dans lequel ils sont représentés par des avatars non-genrés. Leur fandom, connu sous le nom de ARMY, est un mouvement culturel international en lui-même.

“Dynamite”, leur premier titre en langue anglaise et leur premier numéro 1 américain est de la pop pure et extatique. Brillante et joyeuse. Ce qui les sépare de leurs pairs, et de beaucoup d’autres artistes pop qui ont obtenu une célébrité internationale avant eux, est ce qui s’est passé auparavant.
Derrière l’éclat et les rythmes, il y a toujours eu une étude constante de l’émotion humaine. Leurs paroles cherchent à défier les conventions de la société – à les questionner et même à les dénoncer. Le premier single de BTS, “No More Dream”, dévoilé lors de leurs débuts en juin 2013, évoque la pression intense que les écoliers sud-coréens doivent affronter pour rentrer dans le moule et réussir. Selon Suga, les paroles abordant la santé mentale des jeunes étaient généralement absentes dans la pop coréenne. “La raison pour laquelle j’ai commencé à faire de la musique est parce que j’ai grandi en écoutant des chansons parlant de rêves, d’espoirs et de problèmes sociaux” me dit-il. “Cela m’est venu naturellement en faisant de la musique.”

L’ambition première de Suga en faisant de la musique n’impliquait pas du tout de faire partie d’un groupe. Il y a une dizaine d’années, dans sa ville natale de Daegu, la quatrième plus grande ville de Corée du Sud, il a commencé à enregistrer des morceaux de rap underground sous le nom de Gloss, écoutant et apprenant des premiers travaux du compositeur et producteur Bang Shi-Hyuk, connu sous le nom de Hitman Bang. Bang est le fondateur et PDG de Big Hit Entertainment. En 2010, Suga, au collège, a déménagé à Séoul pour rejoindre Big Hit comme producteur et rappeur. Puis Bang lui a demandé de faire partie d’un groupe, imaginant un groupe hip-hop avec les autres nouvelles recrues de Big Hit, RM et J-Hope. Les garçons appellent cela la “première saison” de leur évolution.

“A cette époque, je ne crois pas que notre label savait vraiment quoi faire de nous” dit RM. “Ils nous ont juste laissé tranquilles et nous avions des cours, mais nous nous détendions aussi et nous faisions parfois de la musique”.

C’est devenu plus intense. La famille s’est aggrandie, parfois par accident.

V a accompagné un ami au casting de Big Hit à Daegu pour le soutenir moralement et il a fini par être la seule personne sélectionnée lors de ces sessions.

Jungkook a été signé dans la précipitation après avoir été éliminé d’une émission de talent Superstar K, récoltant de nombreuses offres de compagnies du spectacle avant de se décider pour Big Hit parce qu’il avait été impressionné par le rap de RM.

Jimin était un étudiant en danse et président de classe pendant 9 ans dans son école de Busan; il a auditionné sur ordre de son professeur.

Et, à l’en croire, Jin a été repéré dans la rue. “J’allais juste à l’école”, dit-il. “Quelqu’un de la compagnie m’a approché, du genre ‘Oh, c’est la première fois que je vois quelqu’un qui a une telle apparence.’ Il m’a proposé un entretien.”

“La saison deux c’est quand nous avons officiellement commencé un entraînement acharné” dit J-Hope. “Nous avons commencé à danser, et je dirais que c’est comme ça que la construction de notre esprit d’équipe a commencé”.

Ecole le jour, entraînement la nuit. “On dormait en classe”, raconte V.

“Je dormais dans le studio d’entraînement”, réplique J-Hope.

Comparativement, Hitman Bang mettait une faible pression. Et il encourageait les garçons à écrire et produire leur propre musique, à être honnête à propos de leurs émotions dans leurs paroles. Suga dit qu’aucun album de BTS ne serait complet sans une chanson examinant la société.

Et pourtant pour leur nouvel album, BE, ils mettent tout ça de côté. Même cela a un objectif plus grand, aborder le bien-être psychologique : RM le rappeur principal du groupe dit, “Je ne pense pas que l’album comprendra de chansons critiquant les problèmes sociaux. Tout le monde traverse une période très difficile en ce moment. Alors je ne pense pas qu’il y aura de chansons aussi agressives.”

Bien que les nouvelles règles de la COVID-19 les aient empêchés de venir ici pour promouvoir BE, le premier single n’aurait peut-être pas vu le jour sans la pandémie. “Dynamite ne serait pas là sans la COVID-19”, dit RM. “Pour cette chanson, nous voulions faire quelque chose de simple, facile et positif. Pas quelque chose de profond ou sombre. Nous voulions juste y aller doucement.”

Jin acquiesce. “Nous avons essayé de faire passer un message de réconfort et de bien-être à nos fans”. Il s’arrête un instant. “La domination mondiale n’était pas vraiment notre objectif quand nous avons sorti Dynamite”. La domination mondiale arrive juste comme ça parfois. Vous comprenez.

Map Of The Soul One a été diffusé via leur plateforme en ligne pour les fans et a attiré presque un million de spectateurs à travers 191 pays. Les garçons disent qu’ils ont essayé de ne pas penser à ce chiffre énorme. J-Hope ajoute, “Je me suis senti un peu plus anxieux en sachant que cela serait diffusé en direct. En fait, je suis moins stressé quand je me produis dans un stade”. Jin répond avec un sourire, “J-Hope, né pour se produire dans un stade”.

Le graphisme du titre insère deux points entre le N et le E, ce qui le fait ressembler à Map Of The Soul On: E, et alors que je le regarde en direct, à 3 heures du matin dans mon bureau avec des écouteurs à réduction de bruits et une tasse de café fumant, j’ai l’impression de regarder Map Of The Soul On E. C’est une explosion de couleur, de mode et de passion, sur quatre scènes gigantesques, de la fanfaronnade ivre de ‘Dionysus” au trap emo introspectif de “Black Swan”. Pas un pas, pas un geste, pas un cheveux ne dépasse. S’il y avait du stress, cela ne s’est pas vu.

Il y a aussi, à la fin de Map Of The Soul One, une version intime de leur titre de 2017 “Spring Day”, qui concentre tout ce qui fait sortir BTS du lot. A la surface, cela parle sans spécificité d’amour et de perte, de nostalgie du passé. “Je pense que cette chanson me représente vraiment” dit Jin. “J’aime regarder le passé et me perdre dedans.”

Très bien, mais il y a une indéniable allusion, tant dans le clip vidéo que dans le concept des photos, à un incident spécifique dans l’histoire récente de la Corée du Sud. “Spring Day” est sortie quelques années après le naufrage du ferry Sewol, une des plus grandes catastrophes maritimes du pays, dans laquelle un ferry peu entretenu et surchargé a chaviré lors d’un virage trop serré. Des centaines de lycéens se sont noyés, obéissant aux ordres qui leur demandaient de rester dans leurs cabines alors que le navire coulait. Selon certains rapports, le gouvernement sud-coréen a activement cherché à réduire au silence les artistes qui en ont parlé, le ministre de l’éducation sud-coréen ayant même banni des écoles les rubans jaunes commémoratifs de la catastrophe. Je leur demande si la chanson parlait d’un triste évènement spécifique et Jin me dit : “C’est à propos d’un événement triste, comme vous le dites, mais cela parle aussi de manque”. La chanson a gardé la catastrophe dans les esprits des jeunes coréens et des médias, menant indirectement à la procédure de mise en accusation et de destitution de la présidente de l’époque : Park Geun-Hye.

Si un navire lent, surchargé, mal entretenu, chavirant à cause d’un virage trop serré vous semble quelque part symbolique du pays dans lequel la popularité de BTS est en train d’exploser encore [ndlr : les Etats-Unis], vous ne l’entendrez pas de leur part. “Nous sommes des étrangers – nous ne pouvons pas vraiment dire ce que nous ressentons à propos des Etats-Unis” dit V. Mais leurs actions parlent pour eux ; dans jours qui ont suivi le meurtre de George Floyd et les manifestations qui s’en sont suivies en Amérique, le groupe a fait une donation d’un million de dollars avec Big Hit Entertainment à Black Lives Matter, un million qui a été égalé par les ARMYs.

Les fans offrent une inversion fascinante de la stan culture (culture des fans) : plutôt que de harceler leurs rivaux comme beaucoup de fandoms le font sur internet, les ARMYs ont mis en action le message positif de la musique. Leur activisme va loin. A travers des micro-donations, ils ont replanté des forêts tropicales, adopté des baleines, financé des centaines d’heures de cours de danse pour la jeunesse rwandaise et levé des fonds pour nourrir les réfugiés LBGTQ+ à travers le monde. Là où les fans de pop il y a encore une génération de cela auraient envoyé des ours en peluche ou des cartes à leurs idoles pour leurs anniversaires, là où il y a cinq ans ils auraient promu un hashtag pour augmenter les vues d’une vidéo Youtube, pour les 26 ans de RM en septembre, le collectif de fans international One In An Army a levé plus de 20 000 dollars pour des écoles nocturnes digitales pour augmenter l’accès à l’éducation des enfants pendant la crise de la COVID-19. Les ARMYs se sont peut-être même mêlés des élections présidentielles américaines de 2020 quand ils se seraient rués pour acheter des milliers de tickets pour le meeting de Donald Trump à Tulsa. Le nombre de participants présents à ce meeting était exceptionnellement bas. [ndlr : les personnes qui ont acheté les tickets l’ayant fait exprès pour empêcher les vrais partisans de Trump de pouvoir acheter des places et aller au meeting, c’était donc une sorte de sabotage du meeting de Trump] Aucun individu ni aucune entité en particulier n’a revendiqué ce troll de haut niveau, mais une vidéo incitant les fans de BTS à réserver leur place pour ce meeting a accumulé des centaines de milliers de vues. Nous n’avons donc pas d’autre choix que de devenir fan de ce fandom.

La relation est intense. “Nos ARMYs et nous-mêmes rechargeons toujours nos batteries respectives”, dit RM. “Quand nous nous sentons vidés et que nous entendons les nouvelles tout autour du monde, les programmes de tutorat, les donations, chaque bonne chose, nous nous sentons responsables de tout cela.” La musique a peut-être inspiré leurs bonnes actions, mais les bonnes actions inspirent la musique. “Nous devons être meilleurs ; nous devons faire mieux” continue RM. “Tous ces comportements nous influencent toujours à être de meilleures personnes, avant la musique et les trucs d’artistes.”

Pourtant, pour chaque membre dévoué des ARMYs, il y a quelqu’un qui est passé à côté de BTS. Jimmy Fallon, dont le Tonight Show a accueilli le groupe pendant toute une semaine à l’automne dernier, était l’une de ces personnes. “D’habitude si un artiste monte, j’en entends parler bien avant. Mais BTS, j’ai su qu’ils avaient cette folle montée en puissance, et je n’avais jamais entendu parlé d’eux.”

Voici une pensée qui m’a toujours paru drôle : il y avait des membres du public du Ed Sullivan Show du 9 février 1964, qui n’étaient pas là pour voir les Beatles. Elvis était dans l’armée, Buddy Holly était décédé, et les trois albums numéro 1 depuis des mois avant “Meet The Beatles!” étaient un album humoristique d’Allan Sherman, l’enregistrement du casting original de West Side Story et Soeur Sourire: La Nonne Chantante. L’Amérique avait laissé le rock’n’roll derrière elle depuis un moment et avec une culture sans but et fragmentée, elle ne savait pas quoi adopter à sa place. Il est possible d’imaginer qu’un être humain plutôt jeune, assez branché et amateur de culture, ait pu se procurer un ticket pour l’émission de cette semaine-là, s’installer sur son siège et dire, “Envoyez un medley des numéros de la comédie musicale de Broadway Oliver! et le phénomène du banjo Tessie O’Shea”.

Notre instinct est de rire de ce gars et c’est un bon instinct parce que quelle andouille.

Et puis vous devenez ce gars.

Parfois il existe tout un univers à côté du vôtre, éclatant de couleurs que vous êtes trop borné pour voir, vous pensez que bondir de joie c’est pour les autres, sur un rythme sur lequel vous pensiez avoir fini de danser. BTS est le groupe le plus énorme du moment sur la planète, et pourtant les présenter à quelqu’un de nouveau, particulièrement en Amérique, est un travail sans fin. Peut-être est-ce parce qu’ils sont adulés par des adolescentes hystériques et que nous vivons dans une société suffisamment patriarcale pour oublier que les adolescentes hystériques ont presque toujours raison. Peut-être est-ce une différence culturelle, dans un moment où notre pays n’a plus assez honte de sa propre xénophobie pour s’offusquer ouvertement de devoir taper 1 pour sélectionner l’anglais. Peut-être est-ce la barrière de la langue, comme si nous avions compris un mot de ce que Michael Stipe chantait en 1989.

Quelle que soit la raison, le résultat est que vous pourriez être en train de rater un changement de paradigme et un moment historique de grandeur de la pop.

Si BTS semblent plutôt prudents lorsqu’ils s’expriment publiquement, c’est parce que —peut-être plus que n’importe quel autre artiste pop de l’histoire —ils doivent l’être. Peu après notre deuxième entretien, BTS s’est vu attribuer le prix du Général James Van Fleet par la société coréenne basée aux USA pour leur extraordinaire contribution à l’amélioration des relations entre les Etats-Unis et la Corée du Sud. Dans son discours d’acceptation, RM a dit, “Nous nous souviendrons toujours de l’histoire douloureuse que nos deux nations ont partagée, et des sacrifices d’innombrables hommes et femmes”, une déclaration qui semble la plus diplomate et inoffensive qu’il puisse prononcer. Mais parce qu’il n’a pas mentionné les soldats chinois tombés pendant la guerre de Corée, cela ne s’est pas passé si bien que ça. Les smartphones Samsung BTS ont disparu des plateformes de e-commerce chinoises, Fila et Hyundai ont retiré en Chine leurs publicités qui mettaientt en lumière le groupe, le journal nationaliste chinois Global Times les a accusé de blesser les sentiments des citoyens chinois et de nier l’Histoire, et les hashtags “BTS a humilié la Chine” et “il n’y a pas d’idoles qui passent avant mon pays” ont commencé à monter dans les tendances sur le réseau social Weibo. La pression n’est pas faible.

Même en tant que premier groupe de pop du monde, même en travaillant dur nuit et jour, même avec des dizaines de millions de fans dévoués redéfinissent le concept de “fans dévoués” en guérissant littéralement la planète en leur nom, ces garçons souffrent encore du symptôme de l’imposteur. RM explique, “J’ai entendu parler de ce complexe du masque. 70% des personnes qui ont soit-disant réussi en sont atteintes, mentalement. Cela veut essentiellement dire : Il y a un masque sur mon visage. Et ces personnes sont effrayées que quelqu’un leur enlève ce masque. Nous partageons aussi ces peurs. Mais j’ai dit 70%, alors je pense que c’est très naturel. Parfois c’est une maladie d’avoir du succès. Les humains sont imparfaits, et nous avons des défauts et des imperfections. Et une façon de gérer cette pression et ce poids est d’accepter les ombres.”

La musique aide. “Quand nous écrivons des chansons et des paroles, nous étudions ces émotions, nous sommes conscients de la situation et nous nous identifions à ça émotionnellement”, dit J-Hope. “Et c’est pour cela que lorsqu’une chanson sort, nous l’écoutons et nous en retirons du réconfort aussi. Je pense que nos fans ressentent aussi ces émotions, peut-être encore plus que nous. Et je pense que nous avons une influence positive les uns sur les autres.”

S’il y a une chose qu’ils sacrifient, en dehors de leur temps libre et de leur capacité à s’exprimer librement sans que le ministre des affaires étrangères chinois ne fasse de déclaration, c’est leur vie amoureuse. Je pose la question des relations amoureuses, des questions larges comme “En avez-vous ?” et “Avez-vous le temps ?” et “Pouvez-vous ?” et la réponse à toutes ces questions est plutôt claire : “non”. “La chose la plus importante pour nous en ce moment est de dormir”, insiste Jungkook. Suga poursuit en disant, “Vous pouvez voir mes cernes?”. Je ne peux pas, parce qu’il n’y en a pas, parce qu’une peau parfaite se voit même à travers Zoom quand un océan nous sépare.

Alors ils n’ont pas, au moins publiquement, de relations amoureuses avec quelqu’un. S’il y a une forte relation qui guide leur voyage dans la vie d’adulte, c’est celle avec Big Hit. “Notre compagnie a commencé avec vingt ou trente personnes, mais maintenant nous avons une compagnie avec tellement d’employés”, dit RM. “Nous avons nos fans, et nous avons notre musique. Alors nous avons beaucoup de choses dont nous devons être responsables, [beaucoup de choses] à protéger.” Il y réfléchit ensuite un instant. “Je pense que c’est ça être un adulte”.

“Notre vie amoureuse – 24h/24, 7j/7 – est avec tous les ARMYs à travers le monde”, ajoute RM.

Dans un monde déterminé à poncer tout ce qui n’est pas immédiatement identifiable pour un fan de musique pop moyen, quand il s’agit de vous présenter la culture coréenne, BTS ne veut vraiment pas vous prendre par la main. Alors que la première chanson de la première soirée de leur semaine au Tonight Show était une version joyeuse mais attendue de “Dynamite” avec Fallon et The Roots, ils ont saisi leur chance lors de leur deuxième performance.

Comme un(e) ami(e) à moi, un(e) fan de BTS âgé(e) de 33 ans originaire de Los Angeles, me l’a dit “La deuxième chanson qu’ils ont interprétée était ‘IDOL’ de Love Yourself Answer de 2018, et elle célébrait leur identité coréenne. Ils se sont produits dans le palais de Gyeongbokgung à Séoul. Ils portaient des vêtements inspirés de costumes traditionnels appelés hanboks ; c’était presque entièrement en coréen, alors cela m’a semblé très subversif. En tant que fan, je l’ai compris comme : “Dynamite” était une invitation, mais ceci est ce que nous sommes et c’est notre foyer.”

« J’étais un peu inquiet que les gens ne comprennent pas”, dit Fallon. “J’étais là, ‘Il n’y a rien en anglais là-dedans’. Mais ce que vous voyez est juste du pur ‘star power’. Du pur talent. Je me suis tout de suite dit ‘Oh, c’est vraiment incroyable’. Si vous êtes aussi puissant, ça transcende le langage.”

La musique populaire américaine du 21ème siècle est plus fragmentée qu’elle ne l’a été depuis… et bien depuis l’époque où Allan Sherman, Leonard Bernstein et Stephen Sondheim, et la Nonne Chantante se battaient pour la première place. La monoculture que les Beatles ont aidé à apporter a vécu ses derniers instants. Chacun d’entre nous est le directeur des programmes de notre propre station radio privée, laissant nos anciennes habitudes et les algorithmes des opérateurs de streaming nous servant quelque chose de proche de ce que nous voulons. Ce qui est génial, sauf que certains moments géniaux peuvent totalement échapper à nos oreilles. Chacun de nous, même si nous sommes plus calés que nos parents quand ils avaient notre âge, peut manquer quelque chose de déterminant pour notre ère, un truc excellent. Particulièrement si la radio est notre ‘Découverte de la Semaine’ sur Spotify, ou notre chaîne Pandora basée sur le groupe dont on portait les t-shirt à la fac. Nous pouvons laisser passer ce moment si notre prime time est une série à dévorer sur Netflix et qu’à l’heure de diffusion du Tonight Show nous regardons plutôt encore un dernier épisode [de cette série Netflix] avant d’aller dormir. Mais nous ne devrions pas. “Honnêtement, je pense que nous vivons des moments historiques avec BTS”, dit Fallon. “C’est le plus grand groupe que j’ai vu depuis que j’ai commencé les talk-shows nocturnes, assurément.”

Il y a aussi ce petit détail qui fait que, contrairement aux Beatles et à littéralement tous les autres phénomènes internationaux qui arrivent en Amérique, BTS n’ont pas vraiment besoin de se donner du mal. Ils sont énormes partout dans le monde. Grâce à la récente entrée en bourse de Big Hit Entertainment, dont chaque membre est un associé, ils sont tous incroyablement riches. (Hitman Bang est le premier magnat de l’événementiel sud-coréen à devenir milliardaire) Quel bien fait donc une culture sur le déclin à des artistes pop sur une pente si ascendante ? « Quand je rêvais de devenir un artiste, j’écoutais de la pop et je regardais toutes les cérémonies de récompenses des Etats-Unis. Avoir du succès et être un hit aux USA est, bien sûr, un grand honneur en tant qu’artiste”, dit Suga. “Je suis très fier de ça.”

Ils réussissent dans un pays où, soit on les idolâtre, soit on ne les remarque pas. Alors ont-ils l’impression de se voir montrer assez de respect en Amérique ? “Comment pourrions-nous obtenir le respect de tout le monde ?”, demande Jin. “Je pense que c’est assez d’avoir le respect des gens qui nous soutiennent. C’est pareil partout dans le monde. Vous ne pouvez pas aimer tout le monde, et je pense qu’il est suffisant d’être respecté par les gens qui vous aiment vraiment”.

Suga acquiesce. “Vous ne pouvez pas toujours être à l’aise, et je pense que cela fait partie de la vie. Honnêtement, nous n’avons pas eu l’habitude de recevoir beaucoup de respect depuis que nous avons débuté. Mais je pense que cela change graduellement, que cela soit aux Etats-Unis ou dans d’autres parties du monde, à mesure que nous en faisons plus.”

Il y a, sans aucun doute, un signe de respect colossal, caractéristique pour un musicien : un Grammy. Ils ont été nommés une fois seulement, et même là c’était pour le meilleur packaging. Mais leurs regards sont fixés sur l’un des principaux prix l’année prochaine. RM le dit ainsi : “Nous aimerions être nommés et éventuellement remporter la récompense”. Traîner les passéistes grisonnants, et occidentalo-centrés Grammys dans le splendide monde global du présent par la simple force de la volonté, du talent et du travail acharné ? Des choses plus étranges se sont produites. “Je pense que les Grammys sont le chapitre final de notre épopée américaine”, dit-il avec un sourire. “Alors, oui, nous verrons.”

Le sceau d’approbation de la Recording Academy est une chose. Mais BTS a déjà conquis le monde, moqué des tyrans, inspiré des fans en tant qu’individu à accomplir des petits actes d’activisme réalisables qui ont collectivement commencé à sauver la planète, mis au défi une masculinité toxique en guidant avec vulnérabilité et, au passage, sont devenus multimillionnaires et des idoles internationales. Que les Grammys leur prête attention a à peu près autant d’importance que ce qu’un membre du public de l’émission d’Ed Sullivan s’attendait à voir une nuit de 1964. BTS a déjà gagné.